L’Empire de Fès : « de toutes les salles en Afrique du Nord, […] la mieux conçue, la mieux réalisée ».

La façade du cinéma-théâtre en 1932

C’est en tout cas l’opinion de M. Seiberras, propriétaire non seulement de ce cinéma emblématique de la période coloniale au Maroc, mais encore d’une quarantaine d’autres cinémas construits à l’époque en Algérie et au Maroc, opinion parue dans la revue Chantiers nord-africains, dans le numéro de janvier 1932, à la page 55.

Lorsque je suis arrivé à Fès à la fin d’août 2012, le cinéma-théâtre Empire de Fès n’était pas encore devenu le Mégarama. Il allait fermer quelque temps plus tard pour rénovation, et passer d’une offre d’une salle principale à trois salles.

Le décor était encore celui d’origine. Le film qui était donné et dont en premier j’ai aperçu l’affiche était Le Prénom d’Alexandre De La Patellière et Matthieu Delaporte, film que je ne suis pas allé voir. Je m’y suis rendu plus tard, pour voir Les Immortels, film américain de Tarsem Singh. J’étais presque seul dans l’immense salle, placé au balcon, dont le prix des places était plus élevé qu’au parterre, je crois dans un compartiment (baignoire ?), au premier rang.

Séduit par l’authenticité du décor ancien et raffiné du lieu, j’avais prévu de prendre des photos mais sa fermeture temporaire pour réhabilitation ne m’en a pas laissé le temps. J’aurais aimé en particulier garder le souvenir de la petite maquette, qui avait peut-être pour rôle de permettre de visualiser la salle, afin de pouvoir choisir sa place en toute lucidité (on retrouve ce procédé aujourd’hui dans les multiplexes, mais grâce à un écran d’ordinateur). Je n’ai pas eu l’occasion de le faire, mais j’en ai trouvé la photo sur le forum de l’association des amis de Fès, ici : http://www.adafes.com/galerie/oeuvre.php?id_img=279 et là : https://adafes.com/galerie/oeuvre.php?id_img=277 .

Le Hall du cinéma Empire, avec la petite maquette à gauche du guichet d’entrée

On voit bien sur la photo du hall cette petite maquette juste à gauche du guichet d’entrée du cinéma qui auparavant se trouvait à droite en entrant. Je précise que l’ouvrage Ciné fès : la ville, le cinéma, 1896-1963 de Pierre Grouix et Rachid Haloui ; préface de Daniel Rivet et R. de Surtis, 2013 comporte à la page 178 la reproduction d’une autre maquette de ce type : il s’agit d’après la notice de la maquette de salle de l’Astor, cinéma de Fès, “qui permettait […] à la personne tenant la caisse d’indiquer aux clients la zone dans laquelle ils seraient placés.”

On aperçoit aussi sur la première photo le sobre et fastueux décor à la fois du hall, qui a heureusement été conservé. Le numéro de la revue Chantiers nord-africains de janvier 1932 donnent diverses informations à son propos :

« Un vestibule grandiose, moderne de proportions, où l’architecte a tenu toutefois à rappeler une décoration de zelliges en motifs berbères, donne, dès l’entrée, une impression de bien-être et permet à la foule de circuler à l’aise, sans gêner ceux qui se pressent aux guichets.

Un escalier monumental au centre s’ouvre en éventail et donne accès au balcon. Les marbres du Maroc y ont été presque seuls employés : ceux de l’Oued Akreuch, [b]lancs veinés de gris, ou ceux de l’Oued Yguem pour bordures noires.

La rampe en fer forgé, de ligne moderne, donne la transition avec les zelliges du hall où dominent le jaune-berbère et le noir disposés de façon à associer le dessin nouveau à la couleur locale.

Un nouveau revêtement, le « Marb-el-Cot », chatoie sur les murs, et l’éclairage, savamment calculé, ruisselle à flot ou s’atténue en approchant de la salle. »

Voici des photos prises en 2017 :

Ce document donne encore de nombreuses autres informations sur le cinéma-théâtre.

L’architecte en est François Robert, qui a travaillé pour la société Balima (cf cet article) et a imaginé pour elle les hôtels Balima de Rabat et d’Ifrane, ainsi que d’autres immeubles de l’avenue Mohammed V de Rabat et aux alentours de cette artère (sous la direction de Laforgue).

La construction a débuté à l’été 1931 par « l’Empire-Jardin », lieu de diffusion cinématographique en plein air.

Lorsque l’on contourne l’édifice, on trouve en effet l’entrée de cet espace signalée par un panneau en céramique (datant de 1931 ?).

Derrière l’édifice, on mesure aussi toute l’ampleur du bâtiment, avec un mur immense qui s’élève très haut : le document précise la portée exacte du monument :

« L’ensemble du bâtiment est en béton armé et fondé sur un sol faible, par des puits atteignant 6 mètres de profondeur et 4 mètres de côté.

Le balcon, de portée audacieuse, a 20 mètres de portée sans pilier.

La charpente en fer a 22 m. 50 de portée et supporte la couverture en « Eternit » ondulée et le plafond en « Célotex », qui assure une parfaite acoustique. »

Les photos suivantes ont également été prises en 2017 :

Le lieu, polyvalent, est un cinéma, mais aussi un théâtre : une machinerie imposante rend nécessaire un espace en hauteur adéquat :

« La scène, machinée pour donner l’hospitalité à n’importe quelle représentation théâtrale, a une ouverture de 11 mètres et une hauteur de 10 mètres, permettant de relever les décors verticalement et leur escamotage sans être roulés ni pliés. Le bâtiment couvrant la scène a, pour cette raison, 26 mètres de hauteur. »

Comme on le voit sur le plan figurant dans le document, la dimension économique du « complexe » n’a pas été oubliée, et l’architecte ménage au rez de chaussée du bâtiment un espace pour des lieux commerciaux :

« L’ensemble comprend une série de boutiques sous les arcades : une brasserie, une pâtisserie, un bureau de tabacs, le tout inondé d’un flot de lumière, projeté par des boules blanches d’un effet très heureux. »

On constate encore à partir de ce plan que les nouvelles salles du Mégarama semblent avoir été aménagées l’une à gauche du bâtiment, dans le passage ouvert, l’autre à droite, dans le dégagement de secours.

Nouvelle salle du Mégarama.

Enfin, l’article de la revue fait aussi l’éloge de l’ingéniosité de l’architecte qui a su trouver une solution innovante à l’épineux problème de l’accès à la salle, dont les portes doivent occulter la lumière, mais comportent (habituellement dans les cinémas) des « jours » ronds, entre autres pour signaler la sortie aux spectateurs. Ces « jours » ronds ont été transformés par François Robert en longs rectangles verticaux vitrés avec éclairage intégré :

« Les portes d’accès font honneur à l’imagination de M. François Robert qui trouva une formule neuve au problème vieux comme le théâtre lui-même, en remplaçant le « jour » rond par un « jour » vitré et éclairé en dedans, formant une ligne verticale, indiquant les issues. La poignée, de forme pratique, ajoute de l’agrément au style de la porte. La beauté de la matière y supplée à l’absence de mouluration. »

L’article se conclut par l’énumération des principaux collaborateurs de l’architecte François Robert et des entreprises avec lesquelles il a travaillé :

  • A. Douce, décorateur ;
  • H. Linarès, ingénieur du béton armé ;
  • M. Pastor, contremaître de la maçonnerie ;
  • Société Adour Sebou, menuiserie ;
  • Etablissements Schwartz Hautmant, charpente en fer ;
  • L. Morand, peinture et vitrerie ;
  • M. Charbonnel, revêtements décoratifs ;
  • M. Hibot, contremaître de l’électricité ;
  • Marsaud, transformateur ;
  • E. Dadoun et M. Mostacci, ferronnerie ;
  • Etablissements Paz et Silva, enseigne lumineuse ;
  • Miléo, plombier ;
  • Hazan, marbrier ;
  • Miroiteries Générales du Maroc, glaces ;
  • Appareils sonores, Western.

On peut remarquer que l’ingénieur Linarès a collaboré à plusieurs reprises avec François Robert comme l’indique cette fiche tirée de l’ouvrage Le Maroc en 1932 :

Enfin, je terminerai en revenant au propriétaire dont on trouve un portrait dans un numéro de L’Afrique du Nord illustrée, celui du 11 février 1933.

Ce document fait en effet la liste de tous les établissements possédés par l’entrepreneur au Maroc et dans le Maghreb tout entier.

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