Jean-François Robert, architecte D.P.L.G., au delà du cinéma Empire (II) : la collaboration avec la société Balima

A l’occasion de la rénovation de l’hôtel Balima de Rabat, la présidente du groupe Balima Jacqueline Mathias, dans une interview intitulée « Le très discret groupe Balima sort de son silence » donnée à Médias24, livre de précieuses informations sur cette opération immobilière et l’entreprise qui l’a menée à bien.

Cette interview est très éclairante sur plusieurs points.

Les activités de l’entreprise y sont présentées de la façon suivante : « Le cœur de métier de Balima est de construire et de louer dans l’esprit de durer. »

On y apprend aussi comment cette entreprise familiale est née.

Le « mystère » de son nom, sur lequel nous nous étions interrogés dans cet article, y est élucidé : « Les fondateurs étaient Bardi, Liorel et Mathias. Le nom Balima vient du début de leurs noms de famille à savoir BA pour Bardi, LI pour Liorel et MA pour Mathias. ».

M. Mathias a fait construire dans les années 20 un certain nombre de petites villas dans le quartier de l’Agdal qui avaient pour originalité de posséder sur leur toit des ballons de retenue d’eau dont le liquide était ainsi réchauffé. Ces villas ont aujourd’hui toutes été rasées.

Jacqueline Mathias évoque, des deux hôtels Balima, d’abord celui d’Ifrane, dont l’architecte est François Robert.

1. L’hôtel Balima d’Ifrane

L’hôtel Balima d’Ifrane (photo ci-dessous), comme le casino de la même ville, ont disparu, mais on peut s’en faire une idée à travers les images que nous en donnent d’anciennes cartes postales :

L’hôtel Balima d’Ifrane

D’autres vues les montrent en arrière-plan de la célèbre sculpture du lion et permettent de les situer tous deux dans le paysage d’aujourd’hui :

Les repérages par M. Mathias pour la construction de l’hôtel Balima d’Ifrane ont eu lieu en 1928, et les travaux ont duré deux ans.

« Le résident général de l’époque du protectorat l’avait sollicité pour monter une station de montagne réservée aux amateurs de ski et de grand air. Mon père s’est donc rendu en voiture avec Erik Labonne, munis de laissez-passer, à travers les pistes dans cette région montagneuse. C’est ainsi qu’ils se sont arrêtés dans un site magnifique qui verra la construction du premier hôtel Balima. C’est d’ailleurs au résident que l’on doit les toits pointus en tuile qui font la touche d’Ifrane à l’instar de ce qui se fait dans les Alpes ou les Pyrénées françaises. Pour concrétiser cet ambitieux projet, la société a acquis un grand terrain sur la montagne dont il a fallu couper une partie pour édifier un établissement hôtelier de 100 chambres. […] Dans cet établissement de 100 chambres, il y avait une grande terrasse, un jardin d’enfants avec des manèges et des balançoires, un orchestre, une salle de bal, des après-midi déguisées, des excursions … Cet hôtel a donc été un précurseur en matière de loisirs pour ses clients. […] Outre une clientèle marocaine qui appréciait l’air pur de la région d’Ifrane, une autre partie de sa clientèle venait d’Algérie. […] Il y a d’abord eu une coupure pendant la deuxième guerre mondiale. L’hôtel a été loué par l’armée américaine qui en a fait un camp de repos pour ses soldats et officiers entre 1941 et 1943. A la libération en 1945, il a rouvert ses portes au grand public. […] A ce propos, l’histoire retiendra que quand l’hôtel a ouvert ses portes, SM Mohammed V est venu le visiter, a trouvé l’endroit superbe et a décidé de construire un palais sur la montagne en face de l’hôtel. […] Avec le développement des transports aériens, il y a eu, petit à petit, une désaffection de la clientèle au profit de l’Europe qui a conduit à la fermeture de l’hôtel. Au final, l’établissement est donc resté fermé très longtemps à partir du milieu des années 1960. Il a été revendu aux domaines puis complètement détruit. »

2. L’avenue Dar el Maghzen et l’hôtel Balima de Rabat

Sur l’avenue Mohamed V, Jacqueline Mathias déclare que l’entreprise Balima possède 25 immeubles :

« Sur l’avenue, les immeubles Balima vont de la gare jusqu’à la Banque du Maroc. Nous en possédons également dans plusieurs quartiers de la capitale. »

Le Parlement sur la même avenue, ancien Palais de Justice dû à l’architecte Adrien Laforgue, n’a pas été construit par M. Mathias mais par un de ses associés :

« C’est son associé André Liorel qui était venu de sa Normandie, d’abord en Espagne puis à Tanger, et enfin à Rabat. Ce monsieur qui est devenu très ami avec mon père était d’ailleurs mon parrain. C’est lui qui a construit la Cour d’appel de Rabat qui deviendra ensuite le Parlement. Le Parlement actuel a d’ailleurs gardé la même architecture extérieure que l’ancien palais de justice. »

Voici comment l’interviewée définit la « touche Balima » d’un point de vue architectural et décoratif.

« Nos immeubles sont d’une architecture pure des années 30 avec des façades très régulières. Le Maroc a été un véritable laboratoire pour les architectes du monde entier, surtout Casablanca, les architectes de cette époque se sont vraiment lâchés tout en s’adaptant aux spécificités du Maroc. Il n’y a par exemple qu’à voir les zelliges dans les cages des escaliers de nos immeubles. »

Puis elle évoque les architectes ayant travaillé avec son père :

« Il n’a pas beaucoup varié car il en a eu au total deux qui ont fait l’essentiel du travail. Les plus anciens sont François Robert et l’architecte Planque qui sont très connus. »

Elle a une conscience aiguë du trésor patrimonial que constitue l’avenue Mohamed V, véritables « Champs-Elysées » rbatis et, dans le but de le rénover, a racheté le fonds de commerce de l’ancien cinéma Colisée.

Après celui d’Ifrane, c’est l’hôtel Balima de Rabat, ouvert en 1932, qui fait l’objet de questions de la part du journaliste.

Hôtel Balima de Rabat

Celui-ci fait partie, comme la fiche tirée du Maroc en 1932 l’indique, d’un projet immobilier plus vaste (sans doute supervisé par A. Laforgue) destiné donc à orner la plus prestigieuse voie rbatie, l’avenue Dar el Maghzen, aujourd’hui le boulevard Mohamed V. En effet, parmi les immeubles Balima de cette avenue, en plus de l’emblématique hôtel Balima, l’architecte dessine les îlots d’immeubles qui l’encadrent, ainsi qu’un autre immeuble, qui pourrait être celui situé tout en haut de la même artère, en face de la mosquée Assounna : « l’immeuble Djazouli » photographié dans Le Maroc en 1932.

Une photo aérienne (trouvée sur le site delcampe.net) donne une image claire et lisible de ces réalisations (sur la moitié gauche de l’image) :

Le numéro de janvier 1930 des Chantiers Nord-Africains présentent p. 75 l’avancée du chantier :

« Immeubles et chantier de la Société Balima, à Rabat

 FRANÇOIS ROBERT, Architecte

Cet immeuble est le troisième construit par la Société Balima au cours de ces deux dernières années. Il comporte outre un sous-sol destiné à être aménagé en garage pour les locataires, un rez-de-chaussée, un entresol et quatre étages d’appartements. La façade sur l’avenue se développe sur une longueur de 25 mètres, et continue l’ordonnance architecturale imposée par le Service des Beaux-Arts qui doit donner à cette importante artère une belle impression d’unité. Grâce aux puissants moyens de la Balima et à l’active direction de son architecte M. François Robert, la construction de ce bâtiment est poussée avec une rapidité étonnante. Un mois suffit en effet pour élever un étage et la terrasse pourra être terminée moins de six mois après la mise en chantier. Sur la façade et les murs mitoyens qui sont construits en moellons et pierre de taille, l’ensemble se compose d’une carcasse en béton armé et de remplissages en agglomérés. Les colonnes des portiques et les encadrements des boutiques sont en marbre de l’Oued Akreuch, bouchardé ou poli (Carrières à 8 kilomètres de Rabat), dont l’aspect rivalise avec celui des marbres importés. »

On aperçoit sur cette photo des travaux la Banque du Maroc en arrière plan. Il s’agit bien du groupe d’immeubles qui flanquent à gauche l’hôtel Balima.

Le numéro d’avril 1932 de Chantiers Nord-Africains annonce la fin de ce chantier, avec sa photographie :

«  Voici terminé le premier groupe des « BALIMA » à Rabat, œuvre d’art de deux architectes : M. François Robert pour la première partie, celle du premier plan. M. Hanquet (n’est plus au Maroc) pour la seconde partie, la première construite.

On remarquera les lignes sobres de l’immense façade, pour laquelle il fallait trouver la meilleure façon de concilier la simplicité avec l’écueil, dans une pareille masse, de la « caserne » et de la « boîte à loyer ».

Les architectes, guidés par le Service des Beaux-Arts, n’ont-ils pas obtenu un ensemble à la fois simple et distingué ? »

L’ornementation se fait discrète sur les immeubles Balima de l’avenue Mohamed V : avec des éléments qui rappellent l’art néo-mauresque (petites arches et colonnades filant le long de la façade, jouant avec la lumière), l’architecte s’inscrit bien dans « l’ordonnance architecturale imposée par le Service des Beaux-Arts qui doit donner à cette importante artère une belle impression d’unité. » (cf plus haut). Adrien Laforgue fut-il l’architecte qui supervisa cette “ordonnace” ? Les encadrements des ouvertures par de la pierre blonde rythment les façades et donnent de la personnalité à cet ensemble de bâtiments. Mais Jean-François Robert est aussi un architecte art déco, dont la ligne, à mon sens simple et pure, est marquée par l’esthétique fonctionnaliste.

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