Adrien Laforgue, frère de Jules

COMPLAINTE de la fin de journée

Vous qui passez, oyez donc un pauvre être,
Chassé des Simples qu’on peut reconnaître
Soignant, las, quelque œillet à leur fenêtre !
Passants, hâtifs passants,
Oh ! qui veut visiter les palais de mes sens ?
Maints ciboires
De déboires.
Un encor !
Ah ! L'enfant qui vit de ce nom, poète !
Il se rêvait, seul, pansant Philoctète
Aux nuits de Lemnos ; ou, loin, grêle ascète.
Et des vers aux moineaux,
Par le lycée en vacances, sous les préaux !
Offertoire,
En mémoire
D'un consort.
Mon Dieu, que tout fait signe de se taire !
Mon Dieu, qu’on est follement solitaire !
Où sont tes yeux, premier dieu de la Terre
Qui ravala ce cri :
« Têtue Éternité ! je m’en vais incompris... » ?
Pauvre histoire !
Transitoire
Passeport ?
J’ai dit : mon Dieu. La terre est orpheline
Aux ciels, parmi les séminaires des Routines
Va, suis quelque robe de mousseline...
— Inconsciente Loi,
Faites que ce crachoir s’éloigne un peu de moi !
Vomitoire
De la Foire,
C’est la mort.

Jules Laforgue, Les Complaintes, 1885

*

Adrien Laforgue, architecte bien connu au Maroc et, dans une moindre mesure, en France, a un frère plus illustre encore : le poète Jules Laforgue.

Si le deuxième a bien sa notice Wikipédia, le premier ne l’a pas encore : il est difficile d’avoir une idée claire de son parcours biographique.

Pour retracer son itinéraire de vie, je suis allé puiser à plusieurs documents, et en premier lieu à ceux qui ont retracé la vie et la carrière de son célèbre aîné poète, à travers lesquels on peut aussi lire, en creux, les premiers pas dans la vie d’Adrien Laforgue.

1) Les origines

Jules Laforgue est plus vieux de 11 ans qu’Adrien. Comme nous l’apprend la notice Wikipédia de Jules, ils font partie d’une fratrie de onze enfants. Ils sont tous deux nés « d’une famille qui avait émigré en Uruguay comme nombre de Pyrénéens espérant y faire fortune. […] Son père, Charles Laforgue, y avait ouvert un modeste établissement éducatif libre, dispensant des cours de français, de latin et grec ; après son mariage avec la fille d’un commerçant français, Pauline Lacolley, il se fit embaucher comme caissier à la banque Duplessis où il finit par être pris comme associé. »

La biographie rédigée par Léon Guichard (Jules Laforgue et ses poésies, Librairie A. G. Nizet, 1977), nous permet d’en savoir un peu plus.

Jules Laforgue, 1885

Tout d’abord, l’auteur fait remarquer que le poète suggère qu’il a des origines bretonnes dans une de ses poésies : « Bon Breton sous les Tropiques »,  se décrit-il dans « Préludes autobiographiques ».

Mais Léon Guichard cite en note une lettre d’Adrien qui met en doute cette information : « Nous n’avons pas d’origine bretonne : nous sommes gascons du côté paternel et normands du côté maternel. Gascons et normands, c’est déjà assez suggestif. »

Concernant son père, voici comment Léon Guichard voit les choses : « Son père, grand admirateur de Rousseau, directeur d’une institution libre et professeur de Lettres à Montevideo, avait épousé la fille d’un commerçant français établi là-bas. » (p. 12).

Jules Laforgue est né à Montevideo, après Emile, l’aîné de la fratrie, et y a vécu de 1860, l’année de sa naissance, à 1866, date à laquelle il est emmené en France par ses grands-parents, avec sa mère et les cinq enfants déjà nés.

L’année suivante, en 1867, le père Charles revient chercher sa famille en France, et l’emmène à nouveau en Uruguay. Jules reste à Tarbes avec Emile, confiés à des cousins, et en 1869, il est placé en pension au lycée de la ville avec ce dernier : une photographie célèbre les a immortalisés tous deux à cette époque.

Adrien Laforgue est lui aussi né à Montevideo, en 1871.

«  En 1875, sa famille rentre définitivement en France, où naquit un onzième enfant, et se transporte à Paris. […] En 1877, à trente-huit ans, madame Laforgue mourait en mettant au monde un douzième enfant, qui ne vécut pas. », ce qui fera dire au poète : « J’avais presque pas connu ma mère » (« Effectivement, il avait sept ans quand elle dut le quitter,  et il ne la retrouva qu’à quinze ans pour la perdre à dix-sept »).

Quant à Adrien, quand sa mère mourut il avait environ six ans.

Continuons à parcourir la notice biographique de Léon Guichard : « En 1879, la famille s’installe 5, rue Berthollet, à la lisière du quartier des Ecoles. »

Emile suit des cours à l’Ecole des Beaux-Arts, Jules écrit (entre autres choses), Marie, sœur et confidente de Jules « travaille au piano La Dernière Pensée de Weber, et La Marche funèbre de Chopin » : les enfants grandissent « dans un milieu familial et artiste ».

Mais leur père Charles, malade, prend « le parti de retourner à Tarbes, où il avait des parents », laissant Jules seul à Paris. Emile fait son service militaire.

Charles meurt en 1881, laissant onze orphelins (dont Adrien). Jules vient de trouver un poste intéressant à Berlin comme lecteur français de l’impératrice Augusta, grand-mère de Guillaume II, et quitte Paris le 29 novembre 1881, le cœur serré. Ce poste, Jules Laforgue l’occupera jusqu’en 1886. De retour à Paris et marié depuis peu, il meurt l’année suivante, le 20 août, d’une phtisie foudroyante.

Comme l’indique la note 4 de la lettre 109 (p. 702) de l’édition des Œuvres complètes de Jules Laforgue par L’âge d’homme, volume II : en 1884, « Adrien faisait alors ses études au séminaire de Saint-Pé-de Bigorre (Hautes-Pyrénées). « Pensionnaire tout jeune – nous avait écrit sa fille Mme de Mazières – il y a été malheureux comme des pierres ».

Peut-être comme l’avait aussi été son frère Jules Laforgue, avec Emile, au lycée de Tarbes, quelques années auparavant.

Dans l’article intitulé : « Une lettre inédite de Jules Laforgue », disponible sur internet, rédigé par Mireille Dottin-Orsini à l’occasion de la découverte d’une lettre non datée que Jules adresse à sa sœur Marie et dans laquelle il lui apprend son mariage avec Leah Lee, l’auteure précise : « Cette nouvelle ne pouvait qu’inquiéter cette famille de dix autres enfants, orphelins, sans grandes ressources, et dont certains, comme Émile ou Charles, posaient divers problèmes quant à leur avenir. Sa sœur Marie s’était mariée en 1885 avec l’architecte tarbais Gustave Labat, qui assurait le tutorat de ses beaux-frères et sœurs encore mineurs ; elle a une fille dont Laforgue est le parrain, et attendra bientôt un deuxième enfant. Tous pensaient que Jules, grâce à son poste à Berlin, était au moins tiré d’affaire sur le plan financier. Lui-même, au soir de son arrivée en Allemagne, écrivait à sa sœur, plein d’enthousiasme : « Je suis sauvé. Je vais me laisser vivre, dans ces opulences. […] mes frères n’ont qu’à se laisser faire, je les caserai tous » […]. Mais en dehors du bon salaire de son poste de lecteur, Laforgue n’avait que des espérances, et surtout beaucoup d’illusions. »

Le beau frère de Jules et d’Adrien, “l’architecte tarbais Gustave Labat” est-il à l’origine de la vocation d’architecte du futur inventeur des plans du Palais de Justice de Rabat ?

Gustave Labat a conçu à Tarbes des villas art nouveau, deux maisons d’école, dans l’une desquelles a été plus tard installé le Musée de la Déportation et de la Résistance, et à Maubourguet, une halle de style Baltard.

2) Les premières années en tant qu’architecte

Quelle fut exactement la formation d’architecte d’Adrien Laforgue ? L’histoire reprend dans le numéro 2 de la revue Bâtir, qui brosse une courte biographie de l’architecte, célébré par le journal peu après la construction du Palais de Justice de Rabat.

Adrien Laforgue, 1932

En voici le contenu :

« M. Adrien Laforgue, après avoir reçu une formation secondaire, se consacra à l’architecture qu’il étudia en France chez des maîtres, entre 1890 et 1897. Il professera le dessin pendant cinq années, et ce n’est qu’en 1906 qu’il s’établira architecte à Limoges où il va demeurer jusqu’en 1913.

En 1904, il est déclaré lauréat de la Société des Agriculteurs de France. Le premier prix d’un concours pour la construction d’un groupe scolaire à Boussac lui échoit en 1905.

Il obtiendra successivement au cours des années, le premier prix des différents concours auxquels il participera : Société des Artistes Français, au Salon de 1907 ; en 1908, Comités d’habitations à bon marché des villes de Paris et de Lyon ; en 1911, Ministère de l’Agriculture.

En 1911, il était appelé en qualité d’expert à la Cour d’Appel de Limoges. 

En 1913, il décide de venir s’établir au Maroc, où il garde, près de la Cour d’appel de Rabat, son titre d’expert assermenté. »

3) Au Maroc (et ailleurs)

«  A la mobilisation, maintenu au Maroc, il collabore aux travaux de la Chefferie de Rabat comme lieutenant d’infanterie détaché au Génie. Il y exécutera les travaux suivants : subsistances militaires ; état-major ; intendance ; Service géographique ; Institut Pasteur à l’hôpital Marie-Feuillet ; bâtiment du service de Santé, etc…

A la démobilisation, à la demande de M. Prost, architecte en chef, il prend en mains les travaux de la Résidence Générale de Rabat et l’achèvement du Cabinet Militaire, du Cabinet Civil, des Affaires Indigènes, du Cabinet diplomatique et du Secrétariat général.

Entre temps, chargé de mission, il parcourt la Suisse allemande où il étudie les bureaux de Postes.

M. Laforgue est l’architecte attitré de la Caisse de Prêts Immobiliers du Maroc et des groupements les plus importants. Dans le domaine professionnel, il est président de l’Association des architectes du Maroc et vice-président du Syndicat d’Initiatives de Rabat-Salé et président des Amis de Radio-Maroc. Il a encore appartenu à la Commission Municipale de Rabat, en qualité de membre.

En 1921, M. Laforgue fut reçu à la Société Centrale de Paris, groupement reconnu d’utilité publique qui, dans un but de sélection ne comprend que trois cents membres. En 1935, on lui attribue le grand prix de l’Exposition des Arts Décoratifs de Paris. Enfin, à l’expiration de son service comme officier de complément, il fut admis à l’honorariat par décision ministérielle du 12 octobre 1928.

M. Laforgue nous dit qu’en venant au Maroc il a voulu faire de l’architecture calme et très simple, en évitant surtout le pseudo-marocain qui aurait renouvelé, au Maroc, les erreurs de la Tunisie et de l’Algérie avec leur trop fameux style Jonnart qu’on a suffisamment stigmatisé.

Il estime qu’à Rabat, il a été assez bien suivi dans cette voie par ses confrères, malgré les quelques petites fautes du début.

Titulaire d’une décoration étrangère, M. Laforgue est chevalier de l’ordre de Saint-Grégoire-le-Grand. »

Adrien Laforgue a eu une fille : Berthe Laforgue. Celle-ci a épousé Serge de Mazières avec lequel elle a eu quatre enfants. Serge de Mazières fut également architecte, et le collaborateur d’Adrien Laforgue sur plusieurs projets.

Adrien Laforgue décède à Rabat le 11 octobre 1952 d’après sa notice figurant dans l’ouvrage de Charlotte Jelidi.

Voici ce que déclare Patrice de Mazières, petit-fils d’Adrien Laforgue, lui-même architecte, dans un article du magazine Télérama paru en octobre 2013 : « Mais le plus talentueux, qui sévira à Rabat jusqu’à sa mort, en 1952, c’est Adrien Laforgue, frère du poète Jules Laforgue : sa gare, en plein centre-ville, est un chef-d’œuvre d’épure, et sa cathédrale Saint-Pierre, un surprenant objet arabo-gothique d’une grande modernité… « Le style de ces bâtiments est difficile à définir. Je dirais “français du Maroc”, sourit Patrice de Mazières, le petit-fils d’Adrien Laforgue, architecte comme son aïeul, habitant de Rabat depuis toujours, 85 ans aujourd’hui. »

4) Jules et Adrien

Jules Laforgue a toujours eu à cœur d’assurer le bien-être de ses frères et sœurs comme le prouvent plusieurs de ses lettres.

Lorsqu’il obtient le poste de lecteur à la cour de Berlin, et qu’il doit se séparer de sa famille alors que leur père vient de mourir, il se console en pensant qu’il va pouvoir leur apporter son aide. Dans une lettre qu’il adresse en novembre 1881 juste avant son départ à sa sœur Marie, sa confidente, Jules Laforgue s’inquiète pour elle et ses jeunes frères et écrit : « ma vie entière ne sera qu’un dévouement à mes frères et sœurs ». Mais il espère aussi, grâce à sa future rémunération, subvenir aux besoins des siens : « Tu le vois, j’ai des protections, je vais gagner largement ma vie, je vais m’occuper de Charles et d’Adrien. Et avant longtemps nous vivrons ensemble, et je te ferai une existence heureuse… Je t’ai dit que si tu mourais, je ne te survivrais pas… » (cité par Léon Guichard).

D’autres lettres témoignent de cet attachement.

Un peu avant cette première lettre, dans une autre qu’il adresse également, plein de confiance, à Marie, à la suite du décès de leur père, on peut lire : « Vois-tu, je vais être logé, nourri au palais, j’aurai un domestique ; à la moindre chose j’aurais là un grand médecin ; j’aurai 9000 fr. par an. Je prends pour moi seul Charlot et Adrien. Je serai heureux et vous le serez. » (Jules Laforgue, Mélanges posthumes: Pensées et paradoxes – Pierrot fumiste -Notes sur la femme – L’art impressionniste – L’art en Allemagne – Lettres, Mercure de France, 1919).

Peu après, en décembre 81, il envoie – toujours à Marie – une lettre où il lui raconte son arrivée au château de Coblence. Enthousiaste, il ajoute même : « [Emile] aura une place : mes frères n’ont qu’à se laisser faire, je les caserai tous. Si Adrien avait six ans de plus, il serait dans quatre ans mon successeur. Le vois-tu en habit de cérémonie, lisant à Sa Majesté et sautant les passages lestes ? » (Jules Laforgue, Mélanges posthumes: Pensées et paradoxes – Pierrot fumiste -Notes sur la femme – L’art impressionniste – L’art en Allemagne – Lettres, Mercure de France, 1919).

Dans la lettre 204 adressé à son frère aîné Emile, datée du 10 mars 1886 et envoyée de Berlin (pp. 823-825 dans l’édition des Œuvres complètes de Jules Laforgue par L’âge d’homme, volume II), Jules est en colère contre son frère Charles qui revient d’un séjour à l’étranger sans revenus, et va peser sur les finances de la famille, ce qui lui fait dire : « – En tout cas, j’espère qu’il ne tardera pas à songer à se retourner et qu’il aura la pudeur – après le coup qu’il vient de faire – de ne pas se laisser entretenir avec un argent dont on n’a pas de trop pour élever Adrien, Edouard et Albert. »

Enfin, dans une lettre datée du 4 juin 1886, adressée à sa sœur Marie Labat à l’occasion de son accouchement, il se montre légèrement ironique : « Remercie Adrien, Edouard et Albert de leurs (substantielles) lettres. Adrien fait trop d’esprit, Edouard a une écriture de filou et la lettre d’Albert sent le vin (j’allais dire la vinasse) – Triste famille. » (p. 854 dans l’édition des Œuvres complètes de Jules Laforgue par L’âge d’homme, volume II).

Adrien Laforgue fit élever à son frère en 1939 un buste, dont le sculpteur s’appelait Firmin-Marcellin Michelet, encore visible dans le jardin Massey de la ville de Tarbes.

Léon Guichard l’évoque au détour de sa biographie : « Un buste avec une stèle à bas-reliefs fut érigé dans le jardin public de Tarbes, érection qui se fit sans bruit, la guerre (la seconde guerre mondiale) étant survenue (renseignement donné par Adrien Laforgue). »

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